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1980-05-09-Le_Devoir

Les Who, ou la force de l'âge...

Les Who, ou la force de l'âge…

par Nathalie Petrowski

Tandis que les vitres de l'entrée du Forum éclataient comme des obus, faisant dix blessés, des dégâts matériels et cinq arrestations, et qu'une centaine de jeunes énervés se conduisaient comme de vrais animaux, les Who qui n'étaient pas revenus à Montréal depuis six ans entraient discrètement sur scène. Entamant Substitute, les derniers survivants des groupes de la première génération, l'air quasi-juvénile malgré la proche quarantaine, témoignaient de l'éternelle jeunesse de la culture rock.

Dans un grand fracas de guitares accompagné des sauts périlleux de Peter Townshend, l'âme du groupe, l'ardeur des Who ne s'est pas étiolée au travers de ces vingt années de service sur la voie rapide et risquée de la postérité. Interprétant des vieux succès comme My generation et Can't explain avec la fraîcheur et la vigueur de jeunes débutants, les Who déploient une énergie fébrile et nerveuse qu'ils entretiennent toute la soirée.

Malgré la force de frappe du monument musical qu'ils érigent à la chanson populaire, malgré l'unité organique du groupe, le spectacle des Who repose principalement sur la présence intense et presque désespérée de Peter Townshend et du chanteur Roger Daltrey. Les expériences pénibles des dernières années (la mort du légendaire batteur Keith Moon remplacé par un habile technicien du nom de Kenny Jones et l'incident de Cincinnati qui a fait neuf victimes l'an dernier) semblent avoir cimenté leur union jadis menacée.

Bougeant avec la grâce fluide et féline d'experts patineurs, Townshend et Daltrey ont une façon tellement plus humaine, chaleureuse et civilisée d'aborder le rock qu'ils font paraître bien pâles tous les musiciens simiesques et robotiques de la dernière crue. Avec pour tout bagage, un vécu souvent éprouvé et qui les a investis de sagesse, les Who sont aujourd'hui plus que jamais, ouverts et disponibles à la musique qu'ils font, comme si après avoir fait le tour, ils avaient constaté que c'est tout ce qui leur restait.

Pendant deux heures, ils manifestent un acharnement extrême, combattant la lassitude, l'usure et la fatigue à chaque seconde en allant puiser au fond d'eux-mêmes, la précieuse et rare urgence viscérale dont le rock a besoin pour survivre.

Dans une mise en scène reposant surtout sur leurs ballets théâtraux avec un éclairage rotatif des plus ingénieux qui s'élève comme un phare dans la nuit de l'arène, les Who réussissent encore à dire quelque chose et à évoquer avec âme, la puissante imagerie du rock.

Dissipant les antiques préjugés d'une jeunesse trop vite passée ils confirment que contrairement à la danse ou le hockey, le rock peut s'exercer passé quarante ans. Que ce soit avec My generation, Who are you, Won't get fooled again ou encore dans cette touchante chanson où Townshend crie qu'il ne veut pas mourir ("pas parce que j'ai peur mais parce que je veux vivre") ils réaffirment leur engagement social et politique d'artistes avec d'autant plus de conviction qu'on sait à quel point cet engagement a été menacé.

Sortis non pas vainqueurs mais tout simplement vivants de la guerre, ils méritent toute notre admiration pour avoir si bien joué avec l'éphémère.

Manifestant un acharnement extrême, les Who puisent au fond d’eux-mêmes la précieuse et rare urgence viscérale dont le rock a besoin pour survivre. (Photo Jacques Grenier)