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1997-07-30-Le_Devoir

The Who au Centre Molson

Pas question de décevoir le fiston Dotés d’un batteur qui les aime, les Who retrouvent leur jeunesse

Zak est l’aîné des trois enfants de la famille Starkey dont le papa, Richard Starkey, est mieux connu sous le nom de Ringo Starr. Le Beatle aux bagues. Celui qui joue de la batterie. Zak aussi en joue, mais pas tellement à cause du paternel. Plutôt à cause de l’oncle Moonie, qui lui a donné son premier drumkit alors que Zak était encore bambin. Moonie, comme dans Keith Moon, le regretté batteur des Who, groupe contemporain des Beatles. Keith Moon, le plus dément, le plus intense, le plus irrésistible batteur de l’histoire du rock. Moonie, l’irremplaçable, mort d’une overdose en 1978.

Lundi soir, au Centre Molson, derrière les trois «old geezers from Shepherd’s Bush», le guitariste au brasmoulinette Pete Townsend, le chanteur au micro-lasso Roger Daltrey et le bassiste-pieuvre John Entwistle, il y avait un gamin de 32 ans au gros nez caractéristique, fils de Beatle et nouveau batteur d’appoint des Who. Un certain Zak Starkey, neveu honoraire de Keith Moon, se démenant comme un possédé sur sa batterie à double grosse caisse (comme celle de Keith), réinjectant au groupe sa «vitalité première», comme disait le grand Pete en le présentant.

Tout se jouait là. Les Who ont engagé un batteur qui aime les Who dès l’enfance, qui a tellement intégré chaque coup de baguette de son oncle Moonie qu’il peut jouer à sa manière sans l’imiter. Un gars pour qui les Who ne peuvent qu’être les meilleurs. Impossible pour Pete, Rog et John de le regarder en face autrement. Pas question de décevoir un p’tit gars porté par la même foi que Moonie, qui a le rythme dans le sang et tout le répertoire dans les mains. Alors, le groupe est redevenu bon. Fameusement bon. Et même digne d’actualité.

Lundi, c’était criant. D’ailleurs, on a beaucoup crié dans les rangées des journalistes. Devant nous et quelques 7000 spectateurs ébahis (décévante assistance, tout de même), il y avait vraiment The Who, et pas seulement l’énième tournée d’adieu de vieux héros avant «l’entrée au chez-nous» des rockeurs. Même sans Moonie, et même s’il y avait un guitariste d’appoint (Simon Townsend, frère de Pete), un percussionniste, cinq cuivres et deux claviéristes (dont l’habituel collaborateur John Rabbit Bundrick), c’était bel et bien The Who, le groupe fétiche des Mods, triomphateurs des festivals de Monterey, Woodstock et Wight, rois du rock d’amphi sportif, complétant leur ultime mission : jouer intégralement Quadrophenia en spectacle.

Quadrophenia ? L’essentiel du spectacle, le premier des Who à Montréal depuis 1980, était en effet consacré au chef-d’œuvre méconnu de Pete Townsend, l’autre opérarock du groupe, paru en 1973 et demeuré dans l’ombre du grand frère Tommy (1969), malgré le brillant film qu’en tira Frank Roddam en 1979. Pour conter cette dure histoire des furtives joies et amères désillusions d’un adolescent «moderne» au début des années 60, on avait apporté tout ce qu’il fallait : extraits du film, narration vidéo et deux danseurs-chanteurs sur scène. La foule, plutôt prête à entonner Pinball Wizard ou My Generation, a ainsi été avantageusement exposée à près de deux heures d’images et de musique étonnamment fraîches. On découvrait ou redécouvrait la beauté tragique de Drowned, le souffle d’I’m One, la hargne de Bell Boy, sans que ne s’immisce le fatal grain de la nostalgie. Cette jeunesse-là court encore les rues.

Et le groupe a rajeuni d’autant. Certes, le jean de Roger était aussi ridiculement serré que son lasso un peu mou, mais il était passablement en voix, et on lui pardonnait toute vanité au cri final de Love Reign O’er Me. De toute évidence, il exultait de plaisir de chanter avec ses Who requinqués. Même chose pour Pete. Tout malentendant soit-il après trois décennies d’amplis montés à onze, Townsend avait dans le poignet ce qu’il n’a plus dans les jambes. Moins bondissant qu’en 1973, au Forum, il grattait de stupéfiantes rythmiques sur sa sèche (et quelques solos salés à l’électrique). La version acoustique de Won’t Get Fooled Again, premier titre du long rappel, valait bien le tour de force de Townsend au Secret Policeman’s Ball (1979), concert-bénéfice d’Amnesty. Et Entwistle ? Impassible et intouchable, comme toujours.

Zak, lui, n’a pas dévié un micron du tempo, ce qui est normal, vu les gênes qu’il a. Mieux, il a martelé toutes les peaux à sa portée. Au rappel, c’est lui qui bottait l’arrière-train des vieux chevaux de bataille : l’intromassue de Substitute, la reprise musclée de Behind Blue Eyes, le groove 1965 d’I Can’t Explain, les syncopes de Who Are You auraient rendu l’oncle Moonie tout fier du cadeau jadis offert au fiston de Ringo. Un cadeau en forme d’héritage.